La malédiction de Noe

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Le Musée de Besançon possède, dans ses collections, quelques belles peintures qui méritent d’être évoquées. Je pense en particulier à ce panneau de Giovanni Bellini qui est une pure merveille, sublime et douloureuse.
Cette huile sur toile aux dimensions respectables de 103 par 157 cm est un Legs de Jean Gigoux, peintre, dessinateur, lithographe (1806 - 1894).

Couché nu à même le sol, les bras repliés, l’un derrière la tête et l’autre venant caler le menton, tête légèrement renversée en arrière, il dort. Au dessus de lui, trois hommes accroupis, déplacent avec une extrême précaution un drap rouge dont l’un des rabats a été disposé de façon à cacher le sexe du vieillard endormi. Deux d’entre eux détournent le regard tandis que le troisième penché en avant semble sourire en regardant le corps dénudé. Au premier plan, abandonnée dans l’herbe, une coupe blanche, presque vide.

 

Au-delà de la composition magistrale qui s’articule à la fois en éventail à partir de l’axe qu’est la coupe, dépliant le regard de gauche à droite, et sur le mouvement circulaire des regards et des mains, ou encore de l’extrême douceur des tonalités chromatiques, c’est la sensualité de ce corps abandonné au sommeil, entouré par la précaution de ces gestes qui est troublante.


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Le rouge de l’étoffe, rose par certains endroits, en fonction des effets de lumière - tel une vague dépliée - montagne tout aussi bien ! - qui sépare, sur la gauche, le corps couché des deux premiers personnages agenouillés, mais que la main du troisième, sur la droite, fait revenir au premier plan, - est, par ses plissés, tout aussi sensuel.
Plis évoquant la chair, procédé pictural que l’on retrouve d’ailleurs dans de nombreuses peintures sacrées de la Renaissance italienne et particulièrement chez Bellini.


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Autre chose frappante dans cette composition circulaire, c’est le double jeu de la succession des âges (du plus vieux au plus jeune) et du rôle des vêtements (du plus nu au plus habillé).

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Cette peinture L’ivresse de Noé  réalisée vers 1515, c'est-à-dire plutôt sur la fin de la vie de Bellini, est, chose assez rare dans son œuvre pour être notée, une reprise d’un thème de l'Ancien Testament. Il correspond au passage suivant de la Genèse :

Noé commença à cultiver la terre, et planta une vigne. Il but du vin, devint ivre et se mit nu dans sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta à ses deux frères, à l'extérieur. Alors Sem et Japhet prirent un manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père ; leur visage étant détourné, ils ne virent pas la nudité de leur père..

Les vignes représentées en arrière-plan, la grappe de raisin posée près de la tête de Noé et la coupe vide se rapportent aux différents éléments textuels. De même, il semble à peu près certain que parmi les trois hommes à genoux derrière le drap rouge, Cham est celui qui se tient au centre. Il est celui qui vu a nudité de son père, mais son léger sourire (presque moqueur en fait !) n’est pas signalé directement dans le passage même s’il est dit  plus loin

… Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères !

A quoi se rapporte la colère de Noé ? Au fait qu’il a été vu nu par son fils cadet ou que celui-ci ai raillé son ivresse ? Ou peut-être les deux ! La seule pudeur de Noé ne peut expliquer à elle seule la violence de la malédiction prononcée, non à l’égard de son fils, mais de son petit fils, c'est-à-dire de la lignée de Cham.

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Je reviens donc sur l’aspect sensuel du drap, presque féminin, comme si ce corps nu presque imberbe hormis la barbe blanche était par analogie celui d’une femme. Et je m’interroge sur ce que fit réellement Cham dans la tente et que le texte ne dit pas. Les regards détournés des frères, les gestes précautionneux ressemblent davantage à la honte d’un acte inavouable qu’à la simple précaution de ne pas voir un vieillard nu.

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Alors, peut être que finalement, le détail de la main de Cham qui semble retenir un instant celle de son jeune frère tentant de couvrir la nudité du père, comme s’il désirait encore un instant voir quelque chose nous indique malicieusement ce qui dans le texte n’est pas nommé.

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