De chair et de couleur 2 (Francis Bacon)

Publié le par ap

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Une chose m’avait frappé lors de ma rencontre avec Francis Bacon, c’était l’anneau en argent qu’il portait autour cou. Cet anneau, quasiment enfoncé dans les replis de peau, rappelait les structures tubulaires qui constituent l’essentiel des éléments de décor de ses peintures.

Les corps figurés dans les peintures de Francis Bacon sont presque toutes abîmés, déboîtés, secoués de spasmes, déchirés, meurtris.  Le corps y est à vif, écorché comme dans le bœuf suspendu de Rembrandt ou de Soutine, deux peintres qu’il appréciait d’ailleurs beaucoup.

 « Tout cela est d’abord de la viande ! […] L’histoire de la peinture occidentale c’est la chair à nu… », me confiait-il en vidant sa bière, sur la terrasse d’un café en haut du cours Mirabeau, avant d’ajouter : « Toutes mes crucifixions racontent cela. Il y a l’histoire des hommes, et aussi la mienne, la votre sans doute… »

Francis Bacon s’exprimait dans un français remarquable avec à peine quelques hésitations de vocabulaire. Ses gestes étaient un peu maladroits, pas très bien ajustés, ses mains bougeaient sans cesse sur la table, il tripotait le ticket de consommation jusqu’à le réduire en pâte, remuait son verre d’une main tout en manipulant le dessous de verre en carton de l’autre, dessinait (avec les résidus de mousse) des lignes circulaires sur le marbre rond de la table.

La question qui me brûlait les lèvres était celle de la façon de peindre. Sa réponse fut courte «  je ne me souviens pas de ces moments là, en général ça va très vite, quand ça ne ressemble pas à ce que je veux cherche - mais peut-être a-t-il dit à ce que je veux ?-, je détruis la toile. »

Lorsque l’on regarde les peintures de F. Bacon on peut voir cette urgence ou cette précipitation, ce tumulte du corps contenu par la couleur, ou les lignes.

J’ai regardé le peintre s’éloigner dans la foule de sa démarche chaloupée. Sur la table, les traces de bières séchées dessinaient le buste penché d’un homme que le serveur, aussitôt les consommations payées, a effacé d’un coup de torchon.

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