Mémoire en boucle (1)

Publié le par ap

Comment se raconte aujourd’hui l’histoire de la peinture ?  Voilà bien une question qui me tarabuste depuis longtemps. Mais d’abord est-il possible de raconter l’histoire de la peinture autrement qu’en faisant des peintures. Sur ce point je n’ai personnellement pas d’autres réponses que celle qui consiste à en faire : donc je peins, et peignant, je croise les questions des peintres et parfois il m’arrive d’en parler. C’est idiot, je sais, mais c’est la seule réponse que j’entrevois vraiment.

Par contre, je sais que d’autres ont préféré déplacer cette question en choisissant d’autres médiums, d’autres registres. C’est, entres autres, me semble-t-il, le cas du photographe Jeff Wall.

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Né en 1946 à Vancouver, Jeff Wall réalise, depuis la fin des années 70, des images photographiques qui puisent autant dans l’univers de la littérature, du cinéma que de la peinture.

Jeff  Wall « History in miniature », 2001

Jeff Wall « History in miniature », 2001

Les images de grand format, transposées sur une plaque transparente, sont souvent présentées dans des caissons lumineux.
 
Mémoire en boucle (1)
Les œuvres de Jeff Wall, loin d’être de simples prises de vues instantanées, procèdent d'une mise en scène élaborée, rigoureuse et savante.
Jeff  Wall «Storyteller », 1986

Jeff Wall «Storyteller », 1986

Ici, en contrebas d’une passerelle d’autoroute, des personnes, par petits groupes, se reposent ou discutent autour des restes d’un feu de camp ; à l’écart se tient un homme seul.

Ce espace en plein air est quelque peu inattendu pour venir se détendre car, si dans la partie gauche de l’image, la végétation semble présenter des conditions habituelles (ou favorables), sur la partie droite, la masse de béton du pont routier (dont on imagine le bruit du trafic) contredit immédiatement l’hypothèse de toute quiétude.

Mémoire en boucle (1)
Comme l’ont déjà souligné plusieurs observateurs, si il semble à priori évident que le scène, à l’extrême gauche de la photographie, se réfère à celle du Déjeuner sur l'herbe de Manet, un autre couple, situé à l’arrière plan évoque, d’une certaine façon, Les demoiselles à la rivière de Courbet.

 

Mémoire en boucle (1)

La présence du pont, à droite, renvoie d’avantage me semble-t-il, aux sujets de certaines peintures impressionnistes, comme par exemple cette étude du Pont d’Argenteuil de Monet datant de 1874.
 

Mémoire en boucle (1)
Réalisée en 1986, la photographie de Jeff Wall, apparaît donc comme une sorte de télescopage entre plusieurs propositions, plusieurs espaces ou plusieurs visions du monde, tous étant cependant correspondant historiquement à une période de grands bouleversements esthétiques pour l'époque moderne.

Aussi, à première vue, elle semble relever d’une question simple sur la place d’une Nature dans cette Culture urbaine, question qui n’est cependant pas si éloignée de ce que Monet, Seurat ou Caillebotte avaient déjà pointé discrètement, dès la fin du 19e, à savoir que la présence des machines à vapeur ou des fabriques façonnaient déjà un nouveau paysage.

Seurat « Baignade à Asnières », 1884 / Caillebotte  « Fabriques à Argenteuil », 1887 / Monet "Pont d’Argenteuil",1874
Seurat « Baignade à Asnières », 1884 / Caillebotte  « Fabriques à Argenteuil », 1887 / Monet "Pont d’Argenteuil",1874Seurat « Baignade à Asnières », 1884 / Caillebotte  « Fabriques à Argenteuil », 1887 / Monet "Pont d’Argenteuil",1874

Seurat « Baignade à Asnières », 1884 / Caillebotte « Fabriques à Argenteuil », 1887 / Monet "Pont d’Argenteuil",1874

Cependant, cette photographie ne prétend pas seulement mesurer l’écart ou la distance qui séparent ces époques révolues de la notre, mais bel et bien prendre acte des enjeux sociaux qui animent la société canadienne aujourd’hui et, plus précisément, interroger la survivance de la culture amérindienne.
Jeff  Wall «Storyteller (détail) », 1986

Jeff Wall «Storyteller (détail) », 1986

The storyteller, comme l’indique le titre de cette image, renvoie en fait directement à la figure du conteur indien dont le rôle a peu à peu disparu, relégués aux marges d’une société occidentale davantage préoccupée par l’essor technologique et économique. Pourtant, comme l’ont montré les anthopologues, il arrive que cette figure archétypale du porteur de l’histoire d’un peuple retrouve parfois sa fonction lorsque cette société est en crise. Le conteur devient alors celui qui, ravivant la mémoire et les valeurs anciennes, par le récit des mythes et des légendes redonne le sens perdu (ou enfouit) de l’harmonie du monde et de l’esprit du collectif.
M.L Laing et Howard Terpning "The Storyteller"M.L Laing et Howard Terpning "The Storyteller"

M.L Laing et Howard Terpning "The Storyteller"

Prenant appui ou prétexte des clichés de histoire de l’image occidentale (des clichés plus que des œuvres elles-mêmes), c’est le décalage entre primitivisme et modernité, spiritualité et matérialisme, que pointe ici, avec un regard critique Jeff Wall car, comme l’exprime la pensée indienne pour laquelle il n’existe ni temps linéaire, ni aucune apologie du progrès : "Tout est cycle et renouvellement et nécessairement chaque cycle arrive à un terme avant de pouvoir envisager le renouveau."
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