Lettres Mortes

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Derrière les façades murées des pavillons de l’hôpital psychiatrique de Volterra, dans les couloirs désertés, les pièces désaffectées, les cellules d’isolement, entre les murs jadis badigeonnés de couleurs vives, aujourd’hui lépreux résonnent encore l’écho des pas ou des paroles étouffés des patients.

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« Le psychiatre italien Franco Basaglia, qui fut l’un des principaux acteurs de la lutte contre l’existence des hôpitaux  psychiatriques en Italie, avait coutume de dire que la première chose que l’on rencontre lorsqu’on pénètre dans un asile, ce n’est pas la maladie ou la folie mais la misère.

Le parlement italien vota en 1978, dans un contexte politique difficile, la loi 180, autrement dite loi Basaglia, qui décrétait la fermeture définitive des asiles psychiatriques existants. Cette situation exceptionnelle en Europe notamment par sa radicalité eut, entre autres, pour effet immédiat de rendre manifeste aux yeux de la population la plus large et la moins informée, cette misère que paradoxalement les asiles étaient censés contenir et dissimuler mais qu’en fait, ils ne cessaient de sécréter. »

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Au lendemain de la fermeture de ces asiles, comme ce fut le cas par exemple à Volterra, est retrouvée dans les archives de l’administration hospitalière, parmi les 50 000 dossiers cliniques, une immense correspondance interceptée, retenue ou censurée « pour le bien des malades » ! Autant de lettres restées mortes pour les patients et leurs familles.

C’est un choix de ces échanges épistolaires, archivés entre 1900 et 1976, que Patrick Faugeras, après en avoir assuré la traduction, présente ici dans ce livre, « Lettres Mortes, correspondance censurée de la nef des fous », publié aux Editions Encre & Lumière en mars 2007.

En post-sciptum à l'ouvrage, Jean Oury s’interroge : « Travail d’historien ? Traduction, recollection des missives […] Extraction logique de phrases emprisonnées. Les corps enfermés, retenus ; et les âmes qui sont restées accrochées au fil des lettres, des phrases, des respirations. Impressionnant murmure, et des gestes se répètent jusqu’à la gesticulation dernière. », puis de préciser : « Le travail de Patrick Faugeras est bien de l’ordre de l’histoire, tout en s’inscrivant dans une démarche « politique » vraie ; de dénonciation de l’oppression, du maintient sournois d’un ordre social qui ne tient que par clivages et exclusion. […] Ce qui sourd à travers ces pauvres lettres, de soumission, de politesse mielleuse, d’abandon de toute certitude, c’est une sorte de dysgrammatisme de ce qui perdure en deçà et au-delà de Volterra. »

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Ainsi exhumés, remis en circulation, ces fragments choisis de correspondance font apparaître, dans leur succession, autant la détresse de l’isolement et de l’oubli, l’inquiétude à peine contenue, que l’absurdité de leur rétention. Aussi, écrit Patrick Faugeras dans la préface, « mettre cette correspondance en circulation, c’est peut-être faire en sorte qu’elle trouve un destinataire, peut-être même leur destinataire, c'est-à-dire celui qui, se sentant concerné en propre par ces appels lancés par-delà les murs, par-delà le temps, se tourne vers le monde. »

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Derrière les barreaux rouillées, les portes restées ouvertes comme après un départ précipité, dans l’agencement du mobilier frustre, entre les murs qui cloquent sous l’effet du salpêtre, les plafonds éventrés, s’estompe doucement l’écho de ces anciens occupants… leurs écrits restent.

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Patrick Faugeras est psychanalyste, traducteur, directeur de collection aux éditions érès. Il vient notamment de faire paraitre "L'Ombre portée de François Tosquelles" aux Editions Eres

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