L’esprit d’escalier (7)

Publié le par ap

7 - Escaliers du vertige (Rodchenko - Eisenstein - Cartier-Bresson – Escher - Szafran)

On sait que les lignes de construction (et lignes de forces) qui constituent les structures sous-jacentes  d’une image (1) sont des éléments moteurs du regard et bien souvent du sens.

Si l'oeil du photographe est (par culture, par pratique..?) entraîné à ce travail de découpe, de prélèvement, lié à la fenêtre du viseur (donc du format), il ne voit pas toujours tout à la prise de vue... et ce n’est parfois qu’au moment du développement qu'il choisit, parmi plusieurs images – ou même souvent recadre - le tirage qu'il nous présente.
 
Il arrive encore que l’opérateur, conscient des limites imposées, travaille à contrarier ces réflexes (codes ?), cherchant à s’en libérer…

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A. Rodchenko, 1928-1934

Les artistes de l’Avant-garde Russe, dont Alexander Rodchenko (mais je pense aussi aux plans des films de Dziga Vertov), avaient tenté cette démarche d’affranchissement en usant notamment de points de vues audacieux (parce que excessifs) et de la ligne oblique comme principe de l’effet dynamique. Bref - et une fois encore tout cela est dit avec moult raccourcis - l’époque était aux expériences…

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Rodchenko - Sans titre – 1930

 
L’image de cet escalier, emprunté par une femme portant son enfant, est à la fois d’une grande pureté formelle et d’une évidence idéologique. Ordre, régularité, ascension vers la lumière, sont autant de termes que véhicule cette photographie. Plus qu’une photographie, c’est un programme de société, une icône moderne, presque un drapeau.

On se souviendra cependant d’une autre mère russe portant un enfant, remontant les marches de l’escalier d’Odessa, dans le film de Sergei M. Eisenstein « Le cuirassé Potemkine » (1925), après la fusillade sanglante et répressive des soldats du Tsar…

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Dans un autre registre, l’espace photographié par Henri Cartier-Bresson, la même année, dans un quartier de la ville d’Hyères, semble plus tortueux que celui de la photographie de Rodchenko, quoique tout aussi dynamique.

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Cartier-Bresson - Hyères - 1930

Vue elle aussi en plongée, cette image, construite sur l’enroulement complexe des marches et de la rambarde d’un escalier, débouche (visuellement) sur l’échappée d’un cycliste lancé dans la pente de la rue.

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Ce mécanisme de détente, lié à la construction chaotique du premier plan peut-être vécu comme une libération de l’enferment de la spirale de cette cage d’escalier qui contenait en substance l’idée d’une impasse, sinon celle d’un vertige.

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M. C. Escher « Relativité », 1953

 

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M.C. Escher « Cage d’escalier », 1951

 

 

Autres vertiges des marches, ceux imaginés par Maurits Cornelis Escher dans ses espaces improbables.

 

Utilisant les illusions d’optiques, les limites des règles de la perspective, ou encore la déformation, son œuvre graphique battit un univers aberrant où l’espace se replie sur lui-même, où les escaliers n’en finissent pas de se monter en descendant (ou l’inverse), créant ainsi un effet de boucle ou de mise en abyme spatio-temporel, tantôt fascinant tantôt inquiétant… (à voir, cette animation de Goo-Shun Wang, inspirée de l’univers d’Escher).

140407-2.jpgS. Szafran « Escalier rue de Seine », 1999


« Pendant vingt ans je n'ai pas eu de véritable atelier. Des lieux d'infortune, des greniers chaotiques, des caves humides, j'en ai tâté beaucoup... Si j'avais alors trouvé une piaule, un lieu clos, jamais je n'aurai magnifié l'atelier et l'escalier comme je l'ai fait depuis. Les enfermements traduisent mon rêve de me retrouver seul face à moi même, dans l'atelier... » Sam Szafran

De ses ateliers pavés de déclinaisons infinies de bâtons de couleur à ceux envahis par la luxuriance des philodendrons, en passant par les vues de d’imprimerie Bellini, l’œuvre dessinée de Sam Szafran est à la fois délicate et vertigineuse.
 

Outre la finesse des couleurs et des tonalités lumineuses, dues à la lente technique du pastel sec et de l’aquarelle, c’est surtout la torsion des espaces représentés qui semble être la question de ces images sans cesse réintérogées à chaque nouvelle vue.

 
«… j'ai voulu régler mes comptes, au fusain, au pastel comme à l'aquarelle avec la perspective : jamais de répétition, des angles éclatés dans une lumière étale ou lueur nocturne, un rapport extrême de distanciation avec l'oeil. Toutes ces déformations qui caractérisent une des composantes majeures de mon inspiration répondent à une interprétation vertigineuse, en illusion d'optique, des perspectives traditionnelles européennes ou arabes que je n'ai en vérité jamais apprises. »

 

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C’est vers 1974 que la structure hélicoïdale de l'escalier de l’immeuble où réside son ami, le poète Fuad El Ert, devient le motif central d’une suite de dessins. De la déformation des angles, aux raccourcis de la perspective, il combine sur un même plan différents points de vue en plongé et contre–plongée, développant donc par ce motif toute une logique du vertige qui le conduira, dans les années 90 jusqu’à l’épure de la volute serpentine de la rampe, dépliée comme une grande calligraphie.

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Sam Szafran « Escaliers », 1999-2001


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1 - Pourtant que l'on ne s'y trompe pas, étant donné que toutes les images ne sont pas conçues de la même façon celui-ci n’est pas forcément décidé par avance. Ainsi, pour le dire vite, si le peintre travaille à s’adapter au format du cadre, le photographe travaille à partir du cadrage que lui impose sa visée. Dans les deux cas il y a contraintes mais elle ne peut se résoudre de la même façon. D’ailleurs ceci n’étant qu’une généralité, chacun s’arrange de cette contrainte comme il peut..

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