Réplique 5 (le dictateur 1)

Publié le par ap

1 -  Difficile à (g)lober !

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La diffusion télévisée d’un documentaire d'Isabelle Clarke et Daniel Costelle, intitulé Eva Braun, dans l'intimité d'Hitler, a donné à Alain Korkos l’occasion de réagir (de répliquer) par une série d’images, dans une récente rubrique . Il y présente donc plusieurs des affiches de cinéma qui accompagnèrent les sorties en salle (et ou plus récemment en édition vidéo) du film de Charlie Chaplin, « Le Dictateur » datant de 1940.

J’avais, depuis longtemps, envie de parler d’un aspect de ce film, aussi, puisque l’occasion se présente, j’ai choisi d’apporter ma contribution à cet inventaire. 
 
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Concernant les affiches, on peut les regrouper grosso modo, trois catégories :

Celles qui montrent le personnage Adenoid Hynkel, dictateur de Tomanie (l’incarnation extrapolée de Hitler) à une tribune. Cette image du dictateur prononçant un discours, est utilisée par deux fois dans le film, (une fois avec le vrai Hynkel, une fois avec le faux) : il s’agit donc d’une belle ellipse !

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Celles qui présentent d’Hynkel avec un globe terrestre, soit pensif devant, soit jouant avec celui-ci… Ces images correspondent, elles aussi, une séquence importante du film.

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Une troisième catégorie, plus allusive, joue davantage sur le rapprochement des deux protagonistes du film : Hynkel et son double, Lipharoj Tonddoz, le barbier juif (tous deux interprétés par Chaplin) en prenant appui sur la forme de la petite moustache.

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Ce jeu du double, du sosie, est le ressort de nombreux gags et quiproquos, dont use ici Chaplin avec une mise en parallèle constante des deux personnages qui aboutira d’ailleurs à une substitution.

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Dès le début du film, Heynkel est présenté à la fois comme un personnage inquiétant, autoritaire, mais aussi grotesque  et maladroit. C’est une caricature de tyran, capricieux et infantile et ridicule. Ce dictateur qui galvanise les foules par ses discours (ce sont surtout des logorrhées !), est cependant un être fragile miné par une ambition inavouable et démesurée.
 

Garbitsch, ministre de la propagande (proche de la personne de Goebbels), personnage glacial et calculateur qui a très bien compris la faille de Heynkel, n’hésite donc pas à manipuler Heynkel en exploitant ce trait de caractère.

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Dans le dialogue qui précède la scène où Heynkel joue avec la planisphère, les arguments de Garbitsch passent  très rapidement du registre raciste à une vision plus globale. C’est un moment de séduction (presque au sens amoureux, si l’on observe les gestes des personnages)

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Les arguments de Garbitsch, aussi simplistes soient-ils, sont suffisants pour que Heynkel grimpe (littéralement) au rideau.

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La posture ne peut que nous faire penser à la fable du corbeau et du renard, mais le renard (Garbitsch), plus patient encore que celui de La Fontaine, se retire pour laisser le corbeau (Heynkel) se délecter momentanément de son fromage...

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Commence alors un étrange ballet où le petit dictateur, resté seul, va se livrer à la prise en main rêvée du globe terrestre. Entre dompteur et torero, il approche l’objet de sa conquête (sous le regard effaré de la porte !)

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Puis la phase de séduction devient grivoise...

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...avant de devenir totalement mystique : lancé en l’air le ballon s’élève, vient se superposer dans le logo ovale de ce régime et redescend le long du manteau de la cheminée qui est décorée d’un stuc rayonnant.

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Le règne divin annoncé par Garbitsch devient, en somme, réalité.

Pourtant cette bulle de désir, symbolisée par la planète finit par éclater. On ne joue pas impunément avec la terre, même si ce n’est qu’une simple baudruche!

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C’est donc dépité que Heynkel observe l’enveloppe flasque (la peau) de ce qui fût le rêve qu’il embrassait. Comme un enfant à qui l’on vient de retirer son jouet il se couche sur son bureau et se met à sangloter.

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On comprend fort bien que cette séquence, métaphore du désir infantile de pouvoir, révèle la vraie nature de ce dictateur qui semble croire naïvement que le monde n’est qu’une chose, sa chose, et que le jeu est sans limite (la scène de séduction de la secrétaire en est l'exemple même).

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Pourtant, à bien y réfléchir, c’est bien parce que ce globe n’est que le simple simulacre d’une planisphère que les spectateurs que nous sommes sont d’abord séduit par la danse magique d’Hynkel. Or Chaplin - qui par ailleurs nous a montré ce globe dans plusieurs plans précédents - est  le seul  à connaître l’artifice. Chaplin se joue des apparences (et pas seulement ici avec celle du ballon !) pour nous méduser, un peu comme le fait le dictateur haranguant la foule présente lors de ses discours à la tribune. 

La séquence du globe n’est donc pas un simple gag, mais bel et bien une mise en abyme de ce que peut être un spectacle avec tout ce que cela comprend de croyances et de leurres... 

[…]

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